Danse en prison

Publié le mercredi 2 janvier 2013

Students dancing in prison

Apprendre autrement – ce concept a pris une tout autre tournure pour cinq étudiantes de la Faculté qui se sont rendues dans l’ancienne prison d’Ottawa pour créer une œuvre chorégraphique dirigée par le duo formé par la chorégraphe Claire Jenny et laprofesseure Sylvie Frigon.

Collaboration de longue date

Ces deux femmes ont su, à travers leur spécialisation et leurs différentes études de terrain, révéler une vision différente de l’enfermement. Sylvie Frigon, professeure titulaire du département de criminologie, possède une connaissance élargie des milieux carcéraux et  a travaillé sur de nombreux projets s’intéressant en particulier à la condition faite aux femmes dans le domaine de la justice criminelle. Quant à Claire Jenny, elle est danseuse contemporaine et co-fondatrice de la compagnie Point-Virgulequi a été fondée en 1989 et dont elle assume la direction artistique d'une grande partie des projets de création depuis 1998.

En 2004, la criminologue et la chorégraphe se sont alliées afin de concevoir une exploration de la danse en milieu carcéral. L’étude menée par Sylvie Frigon sur l’automutilation en prison avait intéressé la danseuse-chorégraphe qui touchait beaucoup à la conception du corps dans son art. L’association de ces deux femmes aboutira à la publication de Chairs incarcérées, une exploration de la danse en prison en 2009Cette oeuvre fit suite à la création, par ces 2 collaboratrices, de différentes résidences de recherche et de chorégraphies montées dans des centres de détention en France et au Québec, notamment dans la Maison Tanguay à Montréal et au pénitencier pour femmes à Joliette.

Danse en milieu carcéral

Durant 10 ans, différents spectacles ont été mis sur pied dans différentes prisons avec des hommes et des femmes (en France et au Québec) où détenu-es et artistes-interprètes s’unissaient pour créer des spectacles incroyables. Ces ateliers avaient pour but d’aider les femmes incarcérées à reprendre contact avec leur corps. En effet, dans ces prisons, où la norme est justement la privation de liberté de mouvement, l’art et la danse ont permis à de nombreuses femmes de reconquérir leur propre corps. Dans le livre, les auteures expliquent que la très grande majorité des femmes détenues ont déjà été victimes, dans le passé, d’agression sexuelle, d’inceste et/ou de violence conjugale. Ainsi, le fait de danser, mais aussi le fait de créer leur permet de revoir leur conception d’elles-mêmes. Par exemple, lors d’un spectacle, un artiste masculin avait dansé une valse de quelques minutes avec une détenue. Celle-ci avait ensuite confié que jamais auparavant un homme ne s’était occupé aussi bien d’elle. Une autre confiait que c’était la première fois qu’elle se sentait belle dans sa vie. Bref, ces exercices permettaient à ces femmes de reconquérir ces corps en souffrance qui avaient été si souvent trahis.

Expériences avec les étudiants

Depuis 2005 et dans le cadre de son cours de maîtrise intituléGenre, enfermement et création, Sylvie Frigon invite ses étudiants à concevoir la réalité carcérale sous différentes formes de médiums artistiques : la peinture, la sculpture, la poésie, le théâtre et même l’horticulture. Cette session, elle a invité ses étudiantes à se rendre dans l’ancienne prison d’Ottawa afin de créer une chorégraphie avec sa collaboratrice de longue date, Claire Jenny. Le but de cette activité n’était pas de vivre une expérience carcérale. Bien au contraire, l’enseignante ne voulait pas toucher à une forme de « tourisme carcéral ». Le but de cette expérience était plutôt de laisser les étudiantes de créer des pas chorégraphiques afin qu’elles puissent comprendre notamment le rapport au corps, mais aussi afin de rendre compte de l’enfermement.

Au début, professeure Frigon a remarqué une certaine réticence et insécurité chez les étudiantes qui allaient vivre cette expérience. Danser relevait d’un exploit, d’un défi qu’elles appréhendaient. Même s’il ne s’agissait pas d’une vraie prison, le choc de voir les cellules, les barreaux ou le «couloir de la mort» amenait une certaine inquiétude chez elles. De plus, le fait d’avoir une personne qui filmait leurs faits et gestes - pour la création du montage vidéo - ajoutait aussi à la pression. La professeure les a ainsi accompagnées en les rassurant tout au long du déroulement. Aussi, en étant guidées par une artiste chevronnée, les étudiantes étaient entre de très bonnes mains. Après la première répétition, la professeure était heureuse de constater que ces dernières étaient déjà rassurées et, au fur et à mesure que se poursuivait l’exercice, celles-ci ressentaient un réel plaisir à explorer la danse comme expression artistique charnelle. En touchant le ciment, en sentant les odeurs, en entendant les portes qui se ferment, en étant surveillées par une caméra rappelant beaucoup la détention, elles ont réussi à comprendre comment la danse et la création pouvaient aider les femmes incarcérées. Selon professeure Frigon, à fin du spectacle, les étudiantes étaient non seulement fières d’elles-mêmes, mais elles avaient aussi pris conscience de l'expérience incroyable qu'elles avaient vécu. En définitive, cette expérience axée sur l’art et la créativité leur a permis d’apprendre différemment, mais aussi, et cela est encore plus important, de comprendre l’enfermement autrement.

Bref, cette expérience fut un succès et un montage vidéo sur l’œuvre créée par les étudiantes est maintenant diffusé. Enfin, elle espère que ce genre d’atelier, par opposition à des cours plus traditionnels, aura un plus grand impact sur ses étudiants, mais aussi sur le grand public, dans l'optique d’initier un mouvement voué à lever le voile sur les réalités de l’univers carcéral.

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