Appel de communications

Reflets : revue d’intervention sociale et communautaire

Volume 25, numéro 2, automne 2019

La santé mentale des enfants et des jeunes aux frontières de la médicalisation du social

De nos jours, la question de la santé mentale se retrouve sur toutes les lèvres. Loin de se résumer uniquement à une absence de symptômes ou de souffrance, la santé mentale est un sujet complexe qui englobe, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un « état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté » (OMS, 2017, para.1). Cependant, cette définition semble placer un accent sur des émotions et des actions positives en éclipsant une panoplie d’émotions ne relevant pas exclusivement du bien-être (la colère, la tristesse, etc.), mais qui font partie des expériences humaines universelles (Galderisi, et collab., 2015). Force est de constater, également, que dans le langage courant, l’expression « santé mentale » est souvent utilisée comme euphémisme ou raccourci afin de parler de la maladie mentale ou des troubles de santé mentale, dont la définition est plus restreinte, se rapportant à « des altérations de la pensée, de l’humeur ou du comportement associées à un état de détresse et de dysfonctionnement marqués » (Agence de la santé publique du Canada, s.d., para 1). À travers cette ambiguïté discursive, une chose est certaine : en Occident, le modèle médical demeure prédominant dans la définition et la prise en charge des troubles de santé mentale (Morrow, 2017)

Selon cette perspective, les jeunes seraient particulièrement à risque d’éprouver de la détresse psychologique. Chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans, le taux des troubles de l’humeur est plus élevé que dans les autres tranches d’âge tandis que le taux de suicide (un phénomène étroitement lié à la détresse psychologique) chez les jeunes Autochtones est près de six fois plus élevé que dans la population générale (Lavallee et Poole, 2010). Depuis 2006, le taux des visites à l’urgence des enfants (de 5 à 17 ans) et des jeunes (de 18 à 24 ans) a presque doublé, et le nombre d’enfants et de jeunes hospitalisés en raison de troubles de santé mentale est passé de 25 055 à 38 999 entre 2006 et 2017, période durant laquelle le nombre d’enfants et de jeunes diminue (Canadian Institute for Health Information, 2018). Malgré cela, les jeunes sont moins susceptibles de chercher du soutien pour la détresse qu’ils éprouvent (Bouchard, Batista et Colman, 2018 ; Statistique Canada, 2018).

Il importe de s’interroger sur la signification plus large de ces statistiques : est-ce que ces tendances témoignent d’une augmentation « réelle » de la détresse des jeunes et du nombre de diagnostics? Résultent-elles d’une plus grande attention et sensibilisation portées à l’égard de la santé mentale? Sont-elles associées aux transformations dans les modalités des processus diagnostiques des troubles de santé mentale (Dubois, et collab., 2014)? Qu’en est-il du contexte social entourant cette augmentation (perçue ou réelle) des difficultés des jeunes en matière de santé mentale? À cet égard, chaque génération doit composer avec son lot de défis. Quoique les « jeunes d’aujourd’hui » aient tendance à s’impliquer socialement et à être plus « branchés » que les générations précédentes, ils font face, entre autres, à l’exclusion sociale, à la cyberintimidation ou à des obstacles au niveau de l’obtention d’emplois à temps plein (Statistique Canada, 2018).

Sur le plan macrosocial, le néolibéralisme s’est imbriqué dans la société nord-américaine depuis déjà quelques décennies (Harvey, 2005). Cette idéologie a conduit à une dépolitisation et une individualisation des interventions sociales au profit de modèles favorisant l’autonomisation et la responsabilisation des individus à l’égard de problématiques qui sont pourtant exacerbées par des contraintes structurelles (Liebenberg, Ungar et Ikeda, 2015). Dans ce contexte, la médicalisation de la détresse psychologique prend tout son sens, car elle localise la source de la souffrance — ainsi que son « remède » — au cœur même de l’individu (Morrow, 2017). Bref, la médicalisation propose des solutions réductrices à des problèmes complexes, et elle risque de soumettre des populations marginalisées et vulnérables — dont les enfants — à des mesures de contrôle social (Ramey, 2018). Ainsi, dans le cadre du numéro d’automne 2019 de la revue Reflets, nous souhaitons poser un regard critique sur la question de la santé mentale chez des enfants et des jeunes en tenant compte de ces réalités contemporaines et du contexte de médicalisation de la détresse. Les propositions de textes pourront s’inspirer des trois axes thématiques suivants.

  1. L’intervention auprès des jeunes ayant un vécu en santé mentale
    Les jeunes aux prises avec des difficultés au niveau de leur santé mentale ne reçoivent pas toujours le soutien nécessaire, que cela soit en raison de manque d’accès ou bien de manque d’adaptation des services. À titre d’exemple, Levesque, et collab. (2018) soulignent que les jeunes sont plus enclins à rejeter les explications médicales et à favoriser des approches misant sur la dimension relationnelle. Il importe alors de s’attarder aux dimensions pratiques de l’intervention avec les jeunes ayant des troubles de santé mentale.
    • Comment répondre aux besoins complexes des jeunes en matière de santé mentale en demeurant aux aguets des conséquences possibles de la médicalisation?
    • Existe-t-il des approches d’intervention se situant à l’extérieur du modèle médical et proposant des avenues novatrices afin de soutenir les jeunes en difficulté et/ou promouvoir une santé mentale positive?
  2. Expériences subjectives de la santé mentale des enfants et des jeunes
    Le vécu en santé mentale des adultes est beaucoup documenté, mais les écrits portant sur les expériences des jeunes se font moins abondants (LeFrançois et Coppock, 2014), et ce, d’autant plus en contexte minoritaire. Nous invitons les auteures et auteurs à partager les résultats de recherches portant sur le vécu des jeunes et/ou de leurs proches, notamment en ce qui a trait aux éléments suivants :
    • Les expériences et les perceptions des jeunes qui ont eu recours aux services de santé mentale.
    • Le rôle des dimensions identitaires (langue, identité de genre, orientation sexuelle, handicap, ethnicité, classe, identité autochtone, statut migratoire, etc.) et/ou des formes d’oppression (colonialisme, racisme, sexisme, sainisme/mentalisme, capacitisme, classisme, etc.) dans le parcours des jeunes au sein des services de santé mentale, dans leur rapport à soi et aux autres.
    • Les expériences de l’entourage de ces jeunes dans ces situations éprouvantes et le rôle de celui-ci dans le soutien apporté au jeune.
  3. Réflexions théoriques
    Nous sollicitons aussi des textes à teneur théorique pouvant porter, entre autres, sur :
    • L’appropriation du champ de la santé mentale par la psychologie et la psychiatrie.
    • Les angles morts de certains concepts utilisés pour penser la santé mentale des enfants et des jeunes.
    • Des possibilités de définition de la situation de jeunes ayant des difficultés liées à la santé mentale qui dépassent l’angle médical ou qui permettent de contrer les dérapages de la médicalisation.
    • Les perspectives autochtones à l’égard des questions relatives à la santé mentale et à la guérison.
    • La construction des catégories « jeunesse en conflit avec des normes sociales », « jeunesse en difficulté sur le plan de la santé mentale » et leurs entrecroisements possibles.
    • Des pistes de réflexion à l’égard de l’intervention.

Veuillez indiquer votre intention le plus rapidement possible en nous écrivant à :

Recommandations aux auteures et auteurs

Pour les personnes qui veulent soumettre un article dans le Dossier, veuillez nous faire parvenir un résumé (environ 100 mots), d’ici le 15 septembre 2018, en français et en anglais en ajoutant de cinq à dix mots clés en français et en anglais.

L’article final, variant entre 15 et 20 pages, devra nous parvenir au plus tard le 1er février 2019. Les articles de cette rubrique sont arbitrés.

Pour les personnes qui veulent soumettre un article dans la rubrique Des pratiques à notre image, les articles peuvent varier entre 4 à 8 pages. L’intention de l’article devra nous parvenir avant le 15 septembre 2018. L’article final devra nous parvenir au plus tard le 1er avril 2019. Cette deuxième catégorie d’articles sera évaluée par les personnes responsables du numéro.

Veuillez présenter vos articles selon la « Politique éditoriale et guide de rédaction » de Reflets.


Bibliographie

BOUCHARD, Louise, Ricardo BATISTA et Ian COLMAN (2018). « Santé mentale et maladies mentales des jeunes francophones de 15 à 24 ans : Données de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes – Santé mentale 2012 », Minorités linguistiques et société, No 9, p. 227-245.

DUBOIS, Dominic, et collab. (2014). « La réception critique du DSM-5 : un univers tout autant social que médical », Revue québécoise de psychologie, Vol. 35, No 1, p. 1-20.

GALDERISI, Silvana, et collab. (2015). « Toward a new definition of mental health », World Psychiatry, Vol. 14 No 2, p. 231-233.

HARVEY, David (2005). A brief history of neoliberalism, Oxford, Oxford University Press.

LAVALLEE, Lynn F., et Jennifer M. POOLE (2010). « Beyond Recovery: Colonization, Health an Healing for Indigenous People in Canada », International Journal of Mental Health and Addiction, Vol. 8, No 2, p. 271-281.

LEFRANÇOIS, Brenda A., et Vicki COPPOCK (2014). « Psychiatrised Children and their Rights: Starting the Conversation », Children & Society, Vol. 28, No 3, p. 165-171.

LEVESQUE, Maude, et collab. (2018). « L’influence de l’identité linguistique et de l’âge sur la représentation sociale des services de santé mentale chez les personnes dites dépressives », Minorités linguistiques et société/Linguistic Minorities and Society, No 9, p. 118-142.

LIEBENBERG, Linda, Michael UNGAR et Janice IKEDA (2015). « Neo-Liberalism and Responsibilisation in the Discourse of Social Service Workers », British Journal of Social Work, Vol. 45, No 3, p. 1006-1021.

MORROW, Marina. (2017). « "Women and Madness Revisited": The Promise of Intersectional and Mad Studies Frameworks », dans Marina Morrow et Lorraine Halinka Malcoe (dirs.), Critical Inquiries for Social Justice in Mental Health, Toronto, University of Toronto Press, p. 33-59.

ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ. (2017). La santé mentale : renforcer notre action, réf. du 8 mai 2018, http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs220/fr/

RAMEY, David M (2018). « The Social Construction of Child Social Control via Criminalization and Medicalization: Why Race Matters », Sociological Forum, Vol. 33, No 1, p. 139-164.

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